Portraits de femmes. Eva Perón par Alicia Dujovne Ortiz

Une série de portraits de femmes héroïques écrits par les membres du Parlement des écrivaines…

Le 7 décembre 2020

Une série de portraits de femmes héroïques écrits par les membres du Parlement des écrivaines francophones :

Eva Perón, un corps de femme dans la politique par Alicia Dujovne Ortiz

Au commencement était le viol. Non pas seulement celui que l’adolescente avait subi aux mains de deux “fils à papa” dans la petite ville de Junin, province de Buenos Aires où, née dans le village voisin du nom de Los Toldos, elle était allée se réfugier avec sa mère, ses trois sœurs et son frère – cette même mère qui à l’âge de quinze ans avait été vendue par la sienne propre, prostituée de son état, à un propriétaire terrien par ailleurs marié. Le viol, on pourrait dire que Evita l’avait connu dès avant sa naissance, au temps où ses aïeules accompagnaient les troupes pendant les guerres de libération contre les Espagnols. Fille illégitime, l’humiliation de ne pas avoir été reconnue par son père forgea sa volonté d’ “être quelqu’un”- lisez “quelqu’un d’autre”, c’est-à-dire comédienne.  Elle n’avait à son tour que quinze ans lorsque, brune, pâlotte et maigrichonne, mais mue par une rage qui faisait figure de talent et de beauté, elle entreprit le voyage vers Buenos Aires, la grande capitale. Ce qu’elle vécut alors ne se différencie en rien des agressions sexuelles dénoncées par les comédiennes aujourd’hui, à Hollywood et ailleurs – mais Me too n’était pas encore né, et les femmes se taisaient.

Une carrière radiophonique somme toute assez réussie lui permit de rencontrer Juan Domingo Perón, militaire fraichement débarqué de l’Italie mussolinienne où il avait appris la leçon : pour un leader populiste, les deux piliers du pouvoir étaient les syndicats et la radio. Les ouvriers, il savait comment les séduire, et pour conquérir le public, il lui fallait une actrice capable de diffuser ses idées.  Comme il arrive souvent, leur relation débuta par un malentendu : de vingt ans sa cadette, Evita pensait avoir trouvé le père qu’elle n’avait jamais eu, et lui, une élève docile. C’était sans compter, d’une part, sur les aspects ambigus de Péron, séducteur froid sachant mettre en scène les désirs des autres sans les ressentir lui-même dans sa chair et, d’autre part, sur le caractère d’Evita.

Anarchique, rebelle et indisciplinée, mais fanatisée et chauffée à blanc par les principes de justice sociale de Perón qui donnaient à sa rage les mots qui lui manquaient, elle devint en effet la disciple idéale dont l’utilité se révéla bien au-delà des émissions radiophoniques ou elle s’égosillait à glorifier le nouveau sauveur de l’Argentine. Car Evita avait du flair. Pour son malheur, elle connaissait la vie, tandis que Perón, protégé par l’armée, concevait l’humanité d’une manière bien plus abstraite. C’était donc à elle de distinguer, parmi tous ceux qui tournoyaient autour du leader, entre les loyaux et les traîtres. Et Perón comprit vite que si les militaires avaient pris en grippe cette femme au passé chargé, elle plaisait au peuple.

Ce fut en effet le prolétariat des banlieues qui le 17 Octobre 1945 envahit le centre-ville pour exiger des élections, une population à la peau sombre qui n’avait jamais mis les pieds dans la Buenos Aires blanche et fière de l’être, creusant la brèche politique et raciale qui subsiste jusqu’à aujourd’hui. Le couple se maria avant ces élections qui se soldèrent par un triomphe retentissant du justicialisme, le parti fondé par Perón. Mais comment une femme marquée par le seau infamant de “fille adultérine” aurait-elle eu le droit d’épouser un Général de la Nation ? Les magouilles qui s’ensuivirent, allant jusqu’à doter la mariée de faux papiers d’identité, en disent long sur la condition de marginale qui allait poursuivre Evita jusqu’à la fin de sa vie. 1947 fut l’année de sa transformation définitive.

En choisissant de rester blonde suite à un rôle dans un film, elle démontrait, en bonne comédienne, sa connaissance des secrets de l’identification : un peuple à l’esprit colonisé  aime à se refléter dans le miroir d’une femme issue d’un milieu populaire, mais dont la chevelure d’or permet de rêver. Et il faut reconnaître à Perón une ductilité hors du commun pour un militaire latino-américain, qui le poussa à concevoir une figure politique jamais vue auparavant dans notre continent : celle du couple au pouvoir, père et mère souriants venus combler le vide de plusieurs siècles d’abandon. Cette période de tâtonnements où Evita se cherchait, dans ses tenues, dans ses discours, dura tout au plus deux ans, pendant lesquels les classes aisées prirent un malin plaisir à se moquer de ses robes à fleurs et de ses fautes de langue.

Lorsque Franco, isolé de la scène mondiale après la guerre, invita Perón a visiter l’Espagne, ce dernier eut une autre idée de génie : envoyer Evita à sa place, “arc en ciel de beauté” qui allait illuminer la péninsule ibérique, mais aussi Rome et Paris. A Madrid, Evita posa des lapins à Madame Franco, qu’elle détesta au premier regard. Mais qui aurait pu en tenir rigueur à une “Présidente” qui apportait dans ses bateaux du blé et de la viande pour ces Espagnols affamés ? Au Vatican, Pie XII daigna recevoir la pécheresse, mais en se gardant bien de lui donner le titre de Marquise Pontificale que Evita souhaitait avec une avidité de malaimée, tout comme elle se pâmait devant les bijoux qui lui offraient ces Allemands fortunés dont elle ne savait rien, si ce n’est qu’ils avaient financé la campagne présidentielle de son mari. A Paris, sous le gouvernement socialiste de Vincent Auriol, la “fasciste” fut reçue avec tous les honneurs pour les mêmes raisons, le blé et la viande. Pouvait-on soupçonner que la cale de ses bateaux contenait d’autres denrées plus rares encore, le trésor nazi volé aux Juifs que ces mêmes Allemands lui avaient confié qu’elle s’apprêtait à déposer dans des banques suisses en ignorant tout sur ses origines? C’est aussi à Paris que Evita devint la femme la plus élégante de l’Argentine, avec ses robes Dior et son chignon serré.

Maintenant qu’elle avait donné sa main à embrasser aux grands de ce monde, elle pouvait enfin se consacrer à l’unique tâche qui lui tenait à cœur, le travail social. Dans le bateau qui la reconduisait vers Buenos Aires elle eut les premiers symptômes de son cancer de l’utérus, qu’elle se hâta d’occulter. “A partir d’aujourd’hui je travaillerai nuit et jour pour les pauvres”, dit-elle en débarquant. Elle tint parole : dans son bureau du ministère du Travail, elle reçut chaque jour des centaines de nécessiteux venus des quatre coins du pays, pendant sept ans, de sept heures à trois heures du matin, en sautant ses repas et en cachant soigneusement ses douleurs, mettant son corps au service de la mission qu’elle s’était imposée. Des scènes devenues célèbres nous sont parvenues sur ces rencontres entre Evita et son peuple : la petite vieille édentée qui vit dans une seule pièce avec toute sa famille et vient lui demander un matelas, mais qui reçoit à la place six matelas, six lits et un chalet de trois pièces, plus un rendez-vous chez le dentiste et, bien entendu, la machine à coudre, indispensable aux yeux de Evita puisque sa mère avait nourri ses enfants en pédalant sur sa Singer. Des dialogues à mi-voix avec ces “humbles” que Evita traitait avec respect – tel n’était pas le cas pour les Ministres qu’elle insultait sans retenue-, convaincue qu’il fallait apprendre aux pauvres à désirer comme un moyen de s’en sortir, car ils étaient tristes.

La Fondation Eva Perón, son œuvre, gigantesque mais organisée avec un sens pratique tout féminin, fonctionnait dans un immense hangar rempli d’objets utiles ou luxueux qu’elle distribuait sans compter. L’argent qu’elle distribuait aussi était extorqué aux entreprises, entre autres – une décision de se passer de toute bureaucratie qu’elle tenait des anarchistes avec leur principe de la “distribution directe des richesses”, c’est pourquoi la guérilla d’extrême gauche des années 1970 saisira sa fibre révolutionnaire et la prendra pour son icône. Le Parti Péroniste Féminin qu’elle fonda également avait pour but avoué de soutenir Perón, et peut-être de créer pour elle-même une structure de pouvoir. Bien qu’elle ne puisse pas se déclarer en public comme une féministe, ce fut elle qui accorda aux femmes le droit de vote, elle qui disait a ses partisanes : “en politique, le pire ennemi de la femme, c’est l’homme”.

Plus le peuple l’adorait, et plus elle craignait la jalousie de Perón qu’elle exaltait dans ses discours le comparant au soleil, mais chuchotant dans l’intimité : “faites gaffe à ne pas l’approcher, il brûle”. 1951, proclamation de la formule présidentielle pour les prochaines élections. Deux millions de personnes sont agglutinées sur l’avenue la plus large de Buenos Aires. Elles exigent que Evita devienne la Vice-présidente de l’Argentine, Perón ne répond pas, Evita le questionne du regard, elle comprend, n’a-t-il pas toujours complimenté les femmes pour leur “dévouement”? Le soir même elle rédige une lettre où elle renonce à ces honneurs, auxquels, en “humble femme argentine” elle n’a jamais songé. Dans l’histoire officielle, ce jour deviendra la Journée du Renoncement. Il est certain que son cancer déjà très avancé aurait empêché Evita de remplir ces fonctions, il n’est pas moins vrai que le candidat désigné par Perón avait lui aussi un cancer.  A partir de ce jour, Evita accepte de s’aliter, en proie à des souffrances atroces. Ses hurlements résonnent dans une partie du Palais présidentiel, un peu plus loin, on peut entendre les rires de la nouvelle maîtresse de Perón qui n’a que treize ans.

Evita meurt le 26 Juin de l’année suivante, à l’âge de trente-trois ans. Momifié, son corps est exposé en tunique de sainte. Lorsque la Révolution soi-disant “Libertadora” renverse Perón en 1955, le cadavre est dérobé dans le but d’éviter que le peuple ne continue de le vénérer. Caché pendant vingt ans dans un cimetière de Milan, lorsqu’il est découvert, on le retrouve violé, poignardé. Rien ne subsiste des œuvres d’Evita, tout a été rasé, détruit, seule reste l’image réelle d’une passion sans limites.           

L’auteure a publié « Eva Peron, la Madone des Sans Chemise« , biographie, Grasset, 1997, best-seller international traduit en plus de vingt langues, et « La Procesión va por dentro« , roman, Marea, 2019,  choisi pour représenter l’Argentine dans l’exposition virtuelle de la Foire de Frankfurt 2020 “Argentine Keys titles”.